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Pratiques

Le Dhikr : l'art du souvenir divin

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 14 min de lecture

« Souvenez-vous de Moi, Je Me souviendrai de vous » (Coran 2:152). De ce seul verset naît une science tout entière. « N’est-ce point par le souvenir de Dieu que les coeurs trouvent le repos ? » (13:28). Ce ne sont pas de douces suggestions. C’est un ordre et une promesse. Le Coran dit au croyant de se souvenir, et lui dit ce que fait le souvenir : il apaise le coeur. Ce que la tradition nomme dhikr n’est rien d’autre que le croyant prenant cet ordre au sérieux et le portant à travers toute sa vie. Au fil des siècles, les soufis en ont fait l’une des disciplines du coeur les plus exactes que l’islam ait produites.

Qu’est-ce que le dhikr ?

Dans sa forme la plus simple, le dhikr est la répétition des noms de Dieu et de certaines formules sacrées. La ilaha illa’llah (il n’y a de dieu que Dieu), Allahu Akbar (Dieu est le plus grand), SubhanAllah (gloire à Dieu), l’un des quatre-vingt-dix-neuf noms, un verset du Coran. Les formes varient. Le principe, lui, ne change pas.

Le dhikr peut se dire à voix haute, sur la langue (dhikr al-lisan, le souvenir manifeste, dhikr-i jali). Il peut se porter en silence dans le coeur, sans aucun signe extérieur (dhikr al-qalb, le souvenir caché, dhikr-i khafi). On peut le pratiquer seul, dans le calme qui précède l’aube, ou ensemble, en cercle. Il peut durer quelques minutes ou de longues heures. On peut le compter sur un chapelet (tasbih), sur les phalanges des doigts, ou ne pas le compter du tout. Dans tous les cas, le travail est le même. L’attention du coeur, qui se disperse sur mille choses du monde, est rassemblée et tournée vers Dieu. Le dhikr rassemble ce que la distraction a éparpillé.

Cela paraît simple. Ce ne l’est pas. Quiconque a tenté de fixer son attention sur un seul point, ne serait-ce qu’une minute, sait combien le coeur est agité, combien il fait surgir sans répit souvenirs, projets, craintes et menus désirs. L’âme charnelle ne veut pas se taire ; elle veut continuer de parler. Le dhikr ne fait pas taire cette voix de force. Il donne au coeur quelque chose de meilleur à dire.

L’objection du sceptique

« Comment répéter mille fois un même mot pourrait-il avoir un sens ? » Quiconque aborde le dhikr de l’extérieur finit par poser cette question, et elle mérite une vraie réponse.

L’objection suppose qu’un coeur qui ne pratique pas le dhikr est un coeur au repos, une pièce silencieuse que les paroles sacrées ne feraient qu’encombrer. Mais le coeur n’est jamais au repos. Il répète toujours quelque chose. Livré à lui-même, il revient sur le passé, s’inquiète de l’avenir, rejoue d’anciennes conversations et raconte, encore et encore, l’histoire du « moi ».

Observez honnêtement ce que fait le coeur quand on le laisse à lui-même. Il répète votre nom, vos soucis, vos rancoeurs, vos appétits. Il redit le même récit autour de la même blessure. Il ressasse la même peur d’un lendemain qui ne viendra peut-être jamais. Le nafs, l’âme charnelle que les étapes de l’âme décrivent avec tant de soin, se maintient en vie précisément par cette répétition continuelle. « Je ne vaux rien », dit dix mille fois dans le noir, reste de la répétition. « Que vont-ils penser de moi », tournant sous cent formes, reste de la répétition. La question n’a donc jamais été de savoir si la répétition façonne le coeur. Elle le façonne toujours. La seule question est : que répète le coeur ?

Le dhikr ne verse pas de la répétition dans un coeur qui était calme auparavant. Il réoriente une répétition qui tournait déjà. À la place du nafs ressassant ses angoisses, la langue et le coeur disent les noms de Dieu. À la place de l’ego faisant valoir sa propre cause, le serviteur se tourne vers Celui qui est plus grand que l’ego. Ce n’est pas une suppression. C’est un échange. La vieille habitude n’a pas à être terrassée. Elle a à être remplacée.

Voilà pourquoi tous les ordres soufis, malgré leurs différences de méthode et de tempérament, s’accordent à voir dans le dhikr le sol même de la voie. Les Mevlevis le joignent à la musique et à la rotation sacrée. Les Naqshbandis le gardent silencieux dans le coeur. Les Qadiris l’élèvent à voix haute dans des assemblées rythmées qui peuvent emplir une salle. Les Shadhilis l’enchâssent dans des litanies d’une grande beauté. Mais tous, sans exception, commencent par le souvenir. Dans cette tradition, il n’est pas de chemin vers Dieu qui ne passe par le dhikr.

Les trois étapes

Les maîtres classiques décrivent trois étapes du dhikr, et ces étapes tracent avec une grande clarté le voyage de la surface vers la profondeur.

La première est le dhikr de la langue. Le chercheur apprend les mots et les répète. À ce stade, le travail semble largement mécanique. La langue bouge, les sons se forment, mais le coeur peut être loin. Le chercheur peut éprouver l’ennui, la distraction ou le doute. C’est normal et attendu. Un musicien qui apprend ses gammes ne sent pas encore la musique ; il ne sent que la maladresse de ses doigts. La langue doit apprendre la forme des noms avant que le coeur puisse les recevoir.

La deuxième est le dhikr du coeur. Ici, quelque chose bascule. Répétés assez longtemps, et avec sincérité, les mots descendent sous le niveau de la parole consciente. Le coeur lui-même se met à battre avec le souvenir. Le chercheur s’aperçoit que le dhikr se poursuit même quand il ne le fait pas délibérément. Il monte de lui-même au milieu d’un travail ordinaire. Il affleure dans l’intervalle entre le sommeil et l’éveil. Dans l’Ihya Ulum al-Din, l’imam al-Ghazali décrit ce point où le dhikr cesse d’être ce que le chercheur fait pour devenir ce qui se produit en lui. Le passage compte. D’abord : « Je me souviens de Dieu. » Puis : « Le souvenir s’élève en moi. »

La troisième est le dhikr de l’âme (dhikr al-ruh). Ici s’efface le chercheur qui se tenait à part, accomplissant un acte. Ce qui demeure n’est pas le vide, mais la plénitude : le souvenir emplit le coeur au point que l’ego n’en occupe plus le centre. C’est ce que la tradition nomme fana. Il faut être exact sur ce qu’est le fana. Ce n’est pas l’anéantissement de la personne. La frontière entre le Créateur et la création demeure réelle et intacte ; le serviteur reste un serviteur créé. La goutte ne devient pas l’océan. Ce qui se consume, ce n’est pas le soi, mais l’insistance du soi sur sa propre souveraineté, sa prétention à tenir debout par lui-même, son habitude de se placer au centre de tout. Le soi qui ressort du fana est plus vraiment lui-même qu’auparavant, non moins. La scorie a brûlé. Ce qui reste est l’or.

Le lien avec le souffle

Bien des formes de dhikr accompagnent la respiration, et ce n’est pas un hasard. C’est tout proche du coeur de la pratique.

Selon une méthode répandue, le chercheur expire sur La (« non ») et inspire sur ilaha illa’llah (« de dieu que Dieu »). L’expiration porte la négation, le renoncement à tout ce qui n’est pas Dieu. L’inspiration porte l’affirmation, l’accueil de la réalité divine qui demeure une fois tout le reste écarté. Le souffle lui-même devient une profession de foi. Chaque cycle de respiration devient une petite mise en acte du tawhid, le témoignage que Dieu est Un.

Pourquoi le souffle ? Parce que le souffle est, parmi les choses que nous ne commandons pas, la plus intime. Le coeur bat sans notre permission. Les poumons se remplissent sans notre ordre. En liant les paroles sacrées à ce rythme, le chercheur plante le souvenir dans la vie même du corps, celle qui se poursuit d’elle-même. Le dhikr continue quand l’attention consciente se relâche, jusque dans le sommeil, porté par le souffle qui ne s’arrête jamais. C’est l’une des manières dont le dhikr de la langue mûrit en dhikr du coeur. Les mots passent de ce que nous voulons à ce que nous sommes, de l’effort à une seconde nature.

Certains ordres poussent cela plus loin. Le habs-i dam des Naqshbandis, la rétention du souffle, joint des rythmes respiratoires fixés à une attention posée sur certains centres subtils du coeur, les lataif. Les maîtres kubrawis ont cartographié tout un paysage intérieur de lumière et de couleur à la rencontre du souffle et du dhikr. Ce ne sont pas des inventions oiseuses. Ce sont les fruits rassemblés de nombreuses générations qui ont éprouvé, dans leur propre coeur, comment le souffle, l’attention et l’état intérieur agissent l’un sur l’autre.

Le wird : l’ordonnance spirituelle

Au sein d’un ordre soufi vivant, le dhikr n’est pas une vague recommandation. C’est une ordonnance précise. Le wird (pluriel awrad) est la litanie quotidienne que le cheikh assigne à son murid, son disciple. Il fixe quels noms ou quelles formules réciter, combien de fois, à quelle heure et de quelle manière.

Cette exactitude n’est pas une formalité. C’est le soin d’un médecin. Des noms différents ouvrent des pièces différentes de la vie intérieure. À l’homme aux prises avec l’impatience, on donne un autre remède qu’à l’homme aux prises avec l’orgueil. Le débutant a besoin d’un autre médicament que celui qui marche sur la voie depuis trente ans. Le cheikh, qui a lui-même parcouru le chemin et qui possède le discernement (firasa) pour lire l’état du murid, prescrit en conséquence.

Voilà pourquoi la tradition tient si fermement à la nécessité d’un guide qualifié. Le dhikr sans guidance n’est pas tant dangereux qu’inefficace. C’est comme prendre un médicament sans diagnostic. Le cheikh ne se dresse pas entre le murid et Dieu. Il est un médecin qui aide le murid à reconnaître et à soigner les maux particuliers qui empêchent le coeur de s’éveiller pleinement à la présence qui fut toujours proche.

L’alchimie des quatre-vingt-dix-neuf noms

La tradition enseigne que Dieu a quatre-vingt-dix-neuf noms, chacun dévoilant un attribut de Sa réalité. Les noms ne sont pas interchangeables. Chacun ouvre une fenêtre distincte sur le lien qui unit le serviteur à son Seigneur.

Ya Sabur (ô Patient), donné à celui que la colère dévore, apprend au coeur que la patience n’est pas faiblesse mais qualité divine. Ya Latif (ô Subtil et Bienveillant), offert à celui qui pleure, montre qu’une douceur cachée traverse jusqu’à la plus dure des épreuves. Ya Qahhar (ô Dominateur), donné à celui que l’attachement enchaîne, brise quelque idole que le nafs a dressée dans le coeur. Ya Wadud (ô Aimant), pour celui dont le coeur s’est refroidi, rallume la chaleur sans laquelle la vie intérieure ne peut croître.

Répéter un nom donné n’est ni magie ni superstition. C’est un souvenir soutenu et attentif. Quand un homme récite Ya Sabur trois cents fois après la prière de l’aube, jour après jour, semaine après semaine, la patience cesse d’être une vertu qu’il admire de loin. Elle devient le grain même de sa vie intérieure. Le nom agit sur lui comme l’eau agit sur la pierre, non par la force mais par la patience. Telle est l’alchimie des noms. Ils ne changent pas ce qu’est Dieu. Ils changent ce que le serviteur est capable de voir et de porter.

Al-Ghazali, dans son livre sur les noms divins, enseignait que le but de la connaissance des noms n’est pas le savoir nu, mais le takhalluq : revêtir le caractère du nom, le laisser refaçonner ses propres qualités vers les attributs divins. Cela ne signifie pas devenir Dieu. Cela signifie polir le miroir du coeur jusqu’à ce qu’il reflète, si faiblement soit-il, quelque chose de la lumière qu’il fut créé pour refléter.

Le cercle du souvenir

Le dhikr se pratique seul et en compagnie, et la forme rassemblée, la halqa ou cercle, possède une force qui lui est propre.

Dans une halqa, les pratiquants s’assoient ou se tiennent en rond et font le dhikr ensemble sous la conduite d’un meneur. Les rythmes s’accordent. Les souffles s’alignent. De nombreuses voix deviennent un seul son. Dans cette convergence surgit quelque chose qui ne surgit pas dans la pratique solitaire. La tradition le nomme himma, l’aspiration ardente du chercheur, la force de l’intention sincère. Dans un cercle, la himma de chacun soulève la himma des autres.

Le dhikr rassemblé accomplit aussi une oeuvre humaine inséparable de son oeuvre intérieure. Le cercle dissout les rangs. Le riche et le pauvre s’assoient épaule contre épaule, disant les mêmes mots, respirant le même air. Le savant et le journalier, le vieillard et le jeune homme deviennent égaux dans l’acte partagé du souvenir. Le soufisme a toujours su que le coeur ne peut mûrir à l’écart de la qualité de nos rapports aux autres. La halqa est à la fois une adoration et une fraternité, un mouvement vers Dieu et un mouvement les uns vers les autres.

Les formes du dhikr rassemblé varient grandement d’un ordre à l’autre. La halqa qadirie peut être très physique, avec ses balancements rythmés et ses voix puissantes qui montent jusqu’au sommet. Le khatm-i khwajagan des Naqshbandis est une assemblée silencieuse de profonde concentration, une suite fixée de récitations portées ensemble dans le coeur. Les assemblées shadhilies tournent autour de litanies comme le fameux Hizb al-Bahr, la Litanie de la mer, composée par Abu al-Hasan al-Shadhili, dont la prose arabe rythmée a une beauté que les récitants ressentent presque dans le corps. Chaque forme reflète le tempérament de ses maîtres fondateurs. Pourtant toutes se rejoignent au même point : le souvenir, ensemble.

Non pas addition, mais déplacement

L’intuition la plus profonde de la tradition du dhikr n’est pas que les noms de Dieu portent une puissance. C’est que les noms déplacent ce qui occupait déjà la place qu’ils prennent. Le coeur n’est jamais vide. Il est toujours plein de quelque chose : plein de souci, d’ambition, de ressentiment, d’appétit, ou plein de souvenir. Le choix n’est pas entre un coeur plein et un coeur vide. Il est entre des pleins de natures différentes.

C’est pourquoi la comparaison facile, « le souvenir est un moyen de faire le vide dans l’esprit », passe à côté de l’essentiel. Le dhikr ne vise pas un coeur vide. Il vise un contenu changé. Le chercheur n’essaie pas de cesser de penser. Il pense autrement, emplissant l’espace intérieur des noms de Dieu à la place du monologue sans fin de l’ego. Avec le temps, ce remplissage change non seulement ce que le coeur contient, mais sa manière de travailler. Le coeur formé par des années de dhikr ne rencontre pas l’expérience comme le coeur formé par des années d’inquiétude. L’un lit les signes de Dieu dans toutes les directions. L’autre ne lit que des menaces.

Tel est le sens simple du verset : « N’est-ce point par le souvenir de Dieu que les coeurs trouvent le repos ? » Le coeur trouve le repos non parce qu’on l’a vidé, mais parce qu’on l’a empli de ce qui n’engendre plus d’agitation. Le souci engendre plus de souci. La peur engendre plus de peur. Mais le souvenir de Dieu apporte la sakina, la quiétude que nomme le Coran : non pas l’immobilité d’une absence, mais l’immobilité d’une présence (huzur). Le coeur au repos est le coeur qui a trouvé le contenu qui lui revient.

Sept siècles de pratique, à travers des dizaines de cultures et de langues, à travers des ordres qui divergent sur presque tout le reste, sont tous venus se poser sur ce seul point. Le dhikr est le fondement. Non parce que les maîtres manquaient d’imagination pour essayer autre chose, mais parce qu’ils ont appris, par des vies entières de témoignage vécu, que le coeur change le plus sûrement quand on lui donne quelque chose qui vaut la peine d’être répété. Le cosmos répète déjà. Le souffle répète déjà. Le coeur répète déjà. Le dhikr ne demande que ceci : que ce qui est répété soit digne de celui qui se souvient, et de Celui dont on se souvient.

Sources

  • Ghazali, Ihya Ulum al-Din (v. 1097)
  • Qushayri, al-Risala (v. 1046)
  • Coran : 33:41, 13:28, 2:152
  • Recueils de hadiths : Bukhari, Muslim

Mots-clés

dhikr souvenir noms divins pratique soufie asma al-husna tariqa ihsan

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Raşit Akgül. “Le Dhikr : l'art du souvenir divin.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026 . https://sufiphilosophy.org/fr/pratiques/dhikr