Le Chant du roseau : ouverture du Masnavi
Mis à jour le: 13 juillet 2026
Sommaire
Le poème
Écoute le roseau, comme il conte une histoire, comme il se plaint des séparations.
« Depuis qu’on m’a coupé de la roselière, ma plainte a fait gémir l’homme et la femme.
Je veux un cœur déchiré par la rupture, afin d’y déployer la douleur du désir d’amour.
Quiconque demeure loin de sa source aspire au temps où il lui était uni.
J’ai gémi dans toutes les compagnies, je me suis mêlé aux malheureux comme aux joyeux.
Chacun s’est fait mon ami selon sa propre idée, nul n’a cherché mes secrets au-dedans de moi.
Mon secret n’est pas loin de ma plainte, mais l’oreille et l’œil n’ont pas la lumière pour le saisir.
Le corps n’est pas voilé à l’âme, ni l’âme au corps, pourtant nul n’a licence de voir l’âme.
Ce cri du roseau est du feu, non du vent. Que soit anéanti quiconque ne possède pas ce feu !
C’est le feu de l’amour qui est tombé dans le roseau. C’est le ferment de l’amour qui est tombé dans le vin.
Le roseau est le compagnon de quiconque fut séparé d’un ami. Ses mélodies ont déchiré nos voiles. »
Extrait du Masnavi-yi Ma’navi, Livre I (v. 1258-1273) D’après la traduction de Reynold A. Nicholson
Contexte
Le Masnavi-yi Ma’navi (Les Distiques du sens spirituel) est l’œuvre maîtresse de Rumi : six livres réunissant plus de vingt-cinq mille vers de poésie, de récits, de commentaire coranique et de réflexion philosophique. Le savant Jami l’appelait « le Coran en langue persane », non pour l’égaler à la Révélation, mais pour reconnaître combien sa profondeur spirituelle puise dans le Coran et la tradition prophétique.
Le passage d’ouverture ci-dessus, connu sous le nom de Ney-name (le Chant du roseau), sert de prologue à l’œuvre entière. Depuis sept siècles, on le récite dans les assemblées soufies, dans les loges de derviches et à l’ouverture de la cérémonie du sema, ce qui en a fait l’un des passages les plus lus et les plus commentés de toute la littérature soufie.
L’histoire de la naissance du Masnavi approfondit ce point. Rumi entreprit l’œuvre alors qu’il avait la soixantaine, à la demande insistante de son proche disciple Husameddin Tchélébi. Selon la tradition, il dicta les dix-huit premiers vers d’une seule traite, et ces vers sont le Chant du roseau reproduit plus haut. Le poème tout entier semble présent, en germe, dans cet instant inaugural. Les vingt-cinq mille vers restants sont le lent déploiement de ce que ces quelques lignes contiennent déjà.
Le roseau comme symbole
Dans la tradition mevlevie, le ney, la flûte de roseau, occupe une place qu’aucun autre instrument ne détient, et il la doit à ce passage. Le roseau est creux. Il ne rend aucun son de lui-même. Il ne chante que lorsqu’un souffle le traverse, et il devint ainsi l’image de l’être humain vidé de lui-même et empli du souffle divin.
Regardons l’image de près et elle s’ouvre davantage. Avant d’être coupé, le roseau du marais est silencieux. Deux choses doivent se produire pour qu’il puisse résonner : il faut qu’il soit détaché de la roselière, et qu’un souffle venu du dehors le traverse. Le cœur humain lui ressemble beaucoup. Il ne trouve sa voix que lorsqu’il ressent sa séparation d’avec la source et s’ouvre à un souffle qui n’est pas le sien. Voilà pourquoi la vacuité importe. Un roseau rempli ne donne aucune note, et un cœur rempli de lui-même ne reçoit aucune inspiration. Le roseau creux est une image simple du fana, le vidage de l’ego : ce n’est que lorsque le moi est dégagé que le Réel trouve place pour parler.
La plainte du roseau est la plainte de l’âme. Coupée de la roselière, son origine auprès de son Seigneur, elle crie sa nostalgie. Rumi nomme une condition que chacun porte en soi : la conscience de l’âme, si faible soit-elle, de venir d’un lieu plus grand que celui où elle se trouve à présent.
Séparation et nostalgie
La séparation (firaq) opère à plusieurs niveaux dans le poème. En surface, c’est le roseau coupé du marais. En profondeur, c’est l’âme humaine tenue à distance de son Seigneur par les voiles de l’ego et de la distraction du monde.
Le vers « quiconque demeure loin de sa source aspire au temps où il lui était uni » se lit souvent à la lumière du Pacte d’Alast. Avant l’entrée des âmes dans ce monde, le Coran les décrit rassemblées devant leur Seigneur, qui demanda : « Ne suis-je pas votre Seigneur ? », et elles répondirent : « Oui » (7:172). Cette première reconnaissance est le souvenir que porte le roseau. La légère inquiétude au fond de l’âme, le sentiment d’un inachèvement, est la trace de cette proximité. L’âme est créée, non préexistante de toute éternité, et pourtant elle se souvient de Celui devant qui elle s’est jadis tenue, et elle brûle de revenir.
Le distique « chacun s’est fait mon ami selon sa propre idée, nul n’a cherché mes secrets au-dedans de moi » mérite qu’on s’y arrête. La poésie de Rumi a été mise au service de bien des fins au fil des siècles : vers romantiques, manifeste philosophique, emblème culturel. Peu ont cherché le véritable secret du roseau, qui est la nostalgie de l’âme pour son Seigneur. Chacun aime le roseau à sa manière, et rares sont ceux qui demandent pourquoi il pleure vraiment.
Cette aspiration (ishtiyaq) est le point de départ du chemin. Celui qui ne ressent pas la brûlure ne s’est pas encore mis en mouvement, et celui qui l’écarte d’un geste s’est détourné de sa propre nature la plus profonde. Lorsque Rumi s’écrie « que soit anéanti quiconque ne possède pas ce feu », il ne maudit pas mais décrit une réalité simple : sans nostalgie du Divin, l’âme demeure inerte.
Du feu, non du vent
Rumi insiste : le cri du roseau est « du feu, non du vent ». Le vent vient du dehors et passe, laissant intact ce qu’il a touché ; le feu, lui, pénètre et transforme. Le son du ney, et la nostalgie qu’il porte, appartiennent à la seconde espèce. C’est le feu de l’amour divin (ishq) qui consume tout ce qui est faux et ne laisse subsister que le réel.
L’image du feu revient tout au long du Masnavi. Rumi compare l’amour à la flamme qui sépare l’or de sa scorie : elle brûle, mais elle ne brûle que le faux, et elle fait ressortir l’éclat du vrai. La douleur de l’amour, telle qu’il la lit, est une purification. Le roseau se lamente parce qu’il brûle, et il brûle parce que le feu de l’amour est tombé en lui.
C’est ce feu que la tradition soufie désigne lorsqu’elle parle de Dieu ramenant le cœur vers Lui. Ibn Arabi nomme cette manifestation de soi tajalli : la façon dont le Réel se montre au serviteur sans jamais devenir le serviteur. Et le Coran en donne l’horizon : « Allah est la Lumière des cieux et de la terre » (24:35). La petite flamme du roseau est une nostalgie créée, allumée par cette Lumière, et non la Lumière elle-même. Son chant est une invitation : reviens à la source.
Le voile déchiré
Le dernier vers, « ses mélodies ont déchiré nos voiles », nomme l’œuvre de toute la poésie soufie. Les voiles sont les couches d’oubli, d’habitude et d’ego qui tiennent l’homme éloigné de la conscience du Divin. La poésie, la musique et les pratiques qui s’y rattachent, comme la cérémonie du sema, existent pour amincir ces voiles par l’expérience directe plutôt que par l’argument.
L’image fait écho au sens coranique de kashf, la levée d’un voile. La vérité est voilée plutôt qu’absente, et ce dont le cœur a le plus besoin, c’est le retrait de ce qui l’obscurcit, bien plus que l’acquisition de quoi que ce soit de nouveau. Les mélodies du roseau font précisément cela. Elles franchissent les murs que l’esprit dresse et parlent droit au cœur, amincissant le voile posé sur lui.
Rumi a ouvert sa plus grande œuvre par la plainte du roseau parce qu’elle atteint quelque chose qui précède la théologie et la philosophie : la connaissance que le cœur a de lui-même, d’où il vient et où il va. Le Chant du roseau se lit moins comme un argument que comme une invitation. Le cœur qui l’entend reconnaît sa propre nostalgie, et cette reconnaissance est le lieu où commence le voyage.
Sources
- Rumi, Masnavi-yi Ma’navi, Livre I (v. 1258)
- Rumi, Diwan-i Shams-i Tabrizi (v. 1244-1273)
- Annemarie Schimmel, The Triumphal Sun (1978)
- William Chittick, The Sufi Path of Love (1983)
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Raşit Akgül. “Le Chant du roseau : ouverture du Masnavi.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026 (13 juillet 2026dernière modification) . https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/le-chant-du-roseau