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Poèmes

Ni chrétien ni juif

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 5 min de lecture

Le poème

“Que dois-je faire, ô musulmans ? Car je ne me reconnais pas moi-même. Je ne suis ni chrétien, ni juif, ni zoroastrien, ni musulman. Je ne suis ni d’Orient ni d’Occident, ni de la terre ni de la mer. Je ne suis ni de la nature ni des cieux tournants. Je ne suis ni de terre, ni d’eau, ni d’air, ni de feu. Je ne suis ni du trône divin ni du tapis de sol. Je ne suis ni de l’Inde ni de la Chine, ni de la Bulgarie ni de Saqsin. Mon lieu est le sans-lieu, ma trace est la sans-trace. Ce n’est ni le corps ni l’âme, car j’appartiens à l’âme du Bien-Aimé.”

Mawlana Jalal al-Din Rumi, Divan-e Shams-e Tabrizi. Adaptation libre depuis le persan, d’après les traductions savantes de Nicholson et Arberry.

Contexte

Ce ghazal du Divan-e Shams-e Tabrizi est l’un des textes les plus audacieux de Rumi. Composé à Konya au XIIIe siècle, dans un contexte de grande diversité religieuse où cohabitaient musulmans, chrétiens, juifs et autres communautés, ce poème ne plaide pas pour un simple oecuménisme, et moins encore pour l’idée que toutes les voies se valent. Il décrit un état intérieur : celui où l’ego (nafs), consumé par l’amour divin, voit tomber les identités secondaires par lesquelles il organisait son monde. Ce n’est pas l’effacement de l’islam, comme l’a laissé croire la célèbre adaptation de Coleman Barks, mais le fana vécu au plus profond de l’islam.

Ce texte s’inscrit dans la tradition du shath (parole extatique) qui caractérise certains grands maîtres soufis, notamment Hallaj dont le célèbre Ana al-Haqq procède d’une logique semblable.

La voie négative

La structure du poème repose sur une série de négations successives. Rumi ne dit pas ce qu’il est : il dit ce qu’il n’est pas. Cette méthode rappelle la théologie apophatique (tanzih) qui occupe une place centrale dans les fondements du soufisme. De même que l’on ne peut décrire Dieu que par ce qu’Il n’est pas, le mystique qui s’est dissous en Lui échappe à toute définition.

Chaque négation est un dépouillement. En rejetant successivement la religion, la géographie, les éléments naturels et les catégories métaphysiques, Rumi trace le parcours intérieur de celui qui se défait de ses identifications successives jusqu’à atteindre le noyau nu de l’être.

Le sans-lieu comme demeure

“Mon lieu est le sans-lieu, ma trace est la sans-trace.”

Ce vers est l’un des plus célèbres de la poésie soufie. Le la-makan (sans-lieu) ne désigne aucune origine de l’âme : il désigne Celui que nulle localisation ne contient, vers qui pointe le fana. Le Coran le dit : « Il est le Premier et le Dernier, l’Apparent et le Caché » (57:3). C’est de ce sans-lieu que parle celui qui s’est éteint à lui-même. Ibn Arabi, contemporain de Rumi, développera une métaphysique similaire en décrivant le coeur du gnostique comme un réceptacle capable d’accueillir toute forme sans se figer dans aucune.

Ce sans-lieu n’est pas un néant : c’est la pauvreté comblée de celui qui, ayant lâché toute prétention de l’ego, se tient nu devant son Seigneur. Le fana (extinction) n’est pas une fusion avec Dieu ni l’effacement de la distinction entre le Créateur et la créature : c’est la purification de l’ego. Il débouche sur le baqa (subsistance), le retour à la servitude (abdiyya) et aux obligations ordinaires, désormais accomplies non plus par l’ego mais d’une conscience transformée.

Au-delà du syncrétisme

Il serait réducteur de lire ce poème comme un plaidoyer pour la confusion des religions. Rumi ne dit pas que toutes les religions se valent ou qu’aucune n’a d’importance. Il dit que l’expérience mystique ultime transcende les cadres dans lesquels elle s’est d’abord inscrite. Le soufi qui atteint le fana ne renie pas sa tradition : il la traverse pour atteindre ce vers quoi elle pointait depuis toujours.

Cette distinction est essentielle pour comprendre la voie soufie dans sa relation aux formes religieuses. Les pratiques rituelles ne sont pas abolies mais intériorisées. La prière continue, le jeûne continue, mais leur sens se transforme.

Un miroir pour notre temps

Dans un monde marqué par les crispations identitaires, ce poème offre une alternative radicale. Non pas l’identité molle de celui qui n’est rien, mais l’identité souveraine de celui qui a touché le fond de ce qu’il est et découvert qu’il est, en dernière instance, relation pure avec le Bien-Aimé.

Les récits soufis rapportent que Rumi accueillait dans ses assemblées des personnes de toutes confessions. Ce poème n’est pas une théorie : c’est le reflet d’une pratique vécue de l’hospitalité spirituelle.

Sources

  • Rumi, Diwan-i Shams-i Tabrizi (v. 1244-1273)
  • Rumi, Masnavi-yi Ma’navi (v. 1258-1273)
  • William Chittick, The Sufi Path of Love (1983)
  • Annemarie Schimmel, The Triumphal Sun (1978)

Mots-clés

rumi identité au-delà des formes fana

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Raşit Akgül. “Ni chrétien ni juif.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026 . https://sufiphilosophy.org/fr/poemes/ni-chretien-ni-juif