Shams-i Tabrizi : le soleil derrière les poèmes
Mis à jour le: 13 juillet 2026
Sommaire
La rencontre
À l’automne 1244, un derviche errant arriva à Konya, la capitale seldjoukide de l’Anatolie. Il avait la soixantaine, le visage buriné et la langue acérée, connu de très peu de gens. Il s’appelait Shams al-Din Muhammad, de Tabriz.
Dans cette même ville vivait Jalal al-Din Muhammad, que l’on appelait déjà Mevlana, fils du grand savant Baha al-Din Walad. Il occupait une chaire d’enseignement prestigieuse et voyait autour de lui des centaines d’étudiants dévoués. La trentaine bien avancée, accompli et respecté, il était installé dans les habitudes d’un éminent homme de religion.
Les deux hommes se rencontrèrent. Ce qui se joua dans cette rencontre nous est parvenu en plusieurs versions, sans doute toutes légendaires, mais toutes tournées vers la même vérité : quelque chose se brisa, ou s’ouvrit, ou prit feu, et plus rien ne fut jamais comme avant.
Selon une version, Shams aborda Rumi au marché et lui posa une question : « Qui était le plus grand, Muhammad ou Bayazid Bistami ? » Rumi répondit que Muhammad lui était incomparablement supérieur. Shams insista : « Alors pourquoi Muhammad disait-il à Dieu, “Je ne T’ai pas connu comme Tu mérites de l’être”, tandis que Bayazid déclarait, “Gloire à moi, que mon rang est élevé” ? » Rumi s’évanouit. Quand il revint à lui, il sut qu’il avait rencontré son maître.
Selon une autre version, Shams jeta les livres de Rumi dans un bassin. Comme Rumi se lamentait, Shams les en retira, parfaitement secs. « Voilà ce que tu ne connais pas », dit-il, désignant non pas le prodige mais l’écart entre le savoir des livres et la réalisation vécue.
Le noyau historique sous ces récits est celui-ci : la rencontre de Shams et de Rumi fut l’une des plus décisives de l’histoire de la littérature et de la spiritualité. Le savant accompli qui entra dans cet entretien ne fut pas celui qui en ressortit.
L’étranger
Qui était Shams avant Konya ? Les sources sont rares et se contredisent. Ses propres Maqalat (« Discours »), rassemblés par ses disciples et ceux de Rumi, laissent voir un homme d’un savoir redoutable, qui dissimulait volontairement ce savoir derrière une rudesse de surface.
Shams naquit à Tabriz, probablement autour de 1185. Il parcourut le monde islamique de long en large. Il étudia auprès de maîtres reconnus, mais la plupart le laissèrent insatisfait. Son critère était sévère : il cherchait quelqu’un dont l’état intérieur fût à la hauteur des Compagnons du Prophète. Ce n’était pas le savoir qu’il cherchait, il le possédait déjà. Il cherchait un miroir, une âme dont la capacité de réalisation fût assez ample pour lui renvoyer ses propres états sans les déformer.
« J’ai cherché quelqu’un qui pût supporter ma compagnie, écrit Shams. Je n’ai trouvé personne qui pût la porter. » La phrase sonne comme de l’orgueil, mais c’est le témoignage d’un homme dont l’intensité dépassait ce qu’une compagnie ordinaire pouvait contenir. Shams était un maître exigeant, une force en quête d’un vase assez large pour la recevoir. En Rumi, il le trouva.
Ce que fit Shams
Shams n’enseigna rien à Rumi au sens habituel du mot. Pas de cours, pas de lectures imposées, pas de technique transmise. Ce qu’il fit était plus difficile à nommer : il devint l’occasion de la transformation de Rumi en faisant voler en éclats les catégories dans lesquelles Rumi se comprenait lui-même.
Rumi était un savant qui connaissait Dieu à travers les textes. Shams le contraignit à affronter Dieu sans la médiation des textes. Rumi était un maître habitué à faire autorité dans sa propre assemblée. Shams refusa de le traiter comme une autorité. Rumi avait organisé sa vie spirituelle autour de la discipline, de l’enseignement et d’un rôle public. Shams l’entraîna dans une relation si absorbante que tous ces rôles tombèrent d’eux-mêmes.
Les deux hommes entrèrent dans une longue période de sohbet (la compagnie spirituelle) qui dura des mois. Ils parlaient des heures, des jours entiers. Rumi négligea ses étudiants, ses charges d’enseignement, sa famille. Les élèves devinrent jaloux et rancuniers. Son fils, Sultan Walad, décrivit plus tard cette période avec un mélange d’émerveillement et de trouble : son père était devenu un autre homme.
La méthode de Shams, autant qu’on puisse la reconstituer, fut celle du miroir. Il renvoyait à Rumi ce que Rumi ne parvenait pas à voir en lui-même : l’écart entre son savoir et sa réalisation, entre sa théologie et son expérience. Le miroir n’était pas toujours tendre. Shams était tranchant, provocant, exigeant. Il obligea Rumi à affronter la question la plus inconfortable qui soit pour un savant : connais-tu Dieu, ou connais-tu des choses sur Dieu ?
Les disparitions
Une telle intensité ne pouvait durer dans l’ordre social. Les étudiants de Rumi, se sentant abandonnés par leur maître, rendirent leur hostilité envers Shams parfaitement lisible. Au début de 1246, Shams quitta Konya brusquement et gagna Damas.
Rumi fut dévasté. La retenue de savant qu’il avait tenue toute sa vie se brisa. Il écrivit des poèmes déchirants. Il envoya son fils Sultan Walad à Damas pour ramener Shams. Sultan Walad le retrouva et le persuada de revenir.
Le second séjour fut plus bref. Les rancunes n’avaient pas faibli. Par une soirée d’hiver de 1247 ou 1248, on appela Shams à la porte de derrière de la maison. Il sortit et on ne le revit jamais.
L’explication la plus probable est qu’il fut assassiné par des étudiants jaloux de Rumi, peut-être avec la connaissance d’Ala al-Din, l’autre fils de Rumi. Sultan Walad le laisse entendre. Le corps de Shams aurait été enterré près d’un puits, dans l’enceinte de la maison, et la chose fut cachée à Rumi.
Rumi passa des années à le chercher. Il se rendit deux fois à Damas, cherchant Shams dans les rues et les caravansérails. Il envoya des lettres. Il l’appela.
Puis quelque chose bascula. La recherche tournée vers le dehors devint une recherche tournée vers le dedans. Et de ce retournement naquit la plus grande poésie mystique de langue persane.
La transformation
Avant Shams, Rumi composait des ouvrages de savant convenus : sermons, avis juridiques, tout ce qu’on attendait d’un homme de sa position. Après Shams, il composa le Divan-i Shams-i Tabrizi, quelque quarante mille vers de lyrique extatique, parmi les épanchements les plus extraordinaires de la littérature universelle.
Le Divan est attribué à Shams, non à Rumi. Ce choix est délibéré. Rumi comprenait sa propre transformation comme l’oeuvre de Shams. Dans son expérience, il n’avait pas tant composé cette poésie que reçue : elle débordait de ce que Shams avait ouvert en lui.
Telle est la compréhension soufie de ce qui passe d’un maître réalisé à un disciple réceptif. Shams ne versa aucun contenu nouveau dans Rumi. Il fendit le vase, et ce qui s’en déversa avait toujours été là, retenu par l’appareil savant que Rumi avait passé sa vie à construire.
Le Masnavi, composé plus tard, fut d’une tout autre nature : didactique, narratif, systématique dans son désordre même. Mais ses fondations avaient été posées dans le brisement que Shams accomplit. Sans Shams, il n’y aurait eu ni Masnavi, ni ordre mevlevi, ni cérémonie du sema, ni plainte du ney. Il y aurait eu un savant respecté du XIIIe siècle dont les érudits citeraient parfois le nom en note.
Le miroir
La façon la plus profonde de comprendre ce que Shams fut pour Rumi passe par l’image du miroir spirituel.
Dans la vision soufie, le coeur humain, dans son état ordinaire, est voilé par l’ego, l’habitude et la convention. Sa vocation première est de refléter la réalité divine, mais le reflet reste obscurci. Le travail de la voie consiste à polir le miroir. D’ordinaire, ce polissage est lent : par le dhikr, par la patience, par l’adab, au fil de longues années de pratique.
Mais certaines rencontres n’ont rien de lent. Elles sont sismiques. Elles accomplissent en un instant ce que des décennies de pratique méthodique atteindraient à peine. Shams fut, pour Rumi, cet événement sismique. Il n’opéra ici aucun prodige : Rumi était prêt, et le bon catalyseur, au bon moment, provoque un changement qu’aucune méthode ne peut prévoir ni programmer.
L’image du miroir explique pourquoi Shams ne pouvait faire pour d’autres ce qu’il fit pour Rumi. Un miroir ne reflète que ce qui se tient devant lui. Le reflet que Rumi vit en Shams était sa propre profondeur, jusque-là invisible à ses yeux. D’autres, placés devant ce même miroir, y auraient vu leur propre reflet, et il aurait pu être sans éclat. Il n’y avait là rien de magique. Shams fut simplement le maître qu’il fallait, pour le disciple qu’il fallait, au moment qu’il fallait.
Héritage
Shams de Tabriz ne laissa aucune lignée d’enseignement formelle. Il ne fonda aucun ordre. Ses Maqalat, recueillis de ses entretiens, demeurèrent assez obscurs jusqu’à ce que l’érudition moderne les porte à l’attention d’un plus large public. Dans ces discours se dessine un portrait bien différent du derviche sauvage de la légende : un homme d’une profonde connaissance coranique, d’une lecture aiguë du coeur humain, et d’une exigence intransigeante en matière d’authenticité spirituelle.
Les lecteurs qui découvrent Shams par les fameuses « quarante règles de l’amour » doivent savoir que ces règles sont une invention du roman d’Elif Şafak paru en 2009, une oeuvre de fiction contemporaine. On ne les trouve ni dans les Maqalat ni dans aucun texte laissé par Shams. Ce que Shams enseigna réellement survit dans ses propres discours, et cet enseignement est plus âpre et plus exigeant que les aphorismes que le roman met dans sa bouche.
Il vit dans la poésie de Rumi. Le nom de « Shams » revient tout au long du Divan comme le destinataire, le bien-aimé absent, le soleil qui éclaira toute chose puis se coucha, laissant un monde qui produit de la poésie dans l’effort de rappeler sa lumière.
Le tombeau attribué à Shams à Konya (son authenticité est discutée) reçoit chaque jour des visiteurs. Celui de Khoy, en Iran, le revendique aussi. Il appartient aux deux lieux et à aucun. Il fut, par nature et par vocation, un voyageur. Qu’il n’ait pas de sépulture unique et certaine convient bien à un homme dont la fonction fut le mouvement : arriver, briser, transformer, puis disparaître.
L’expérience de Mevlana tient souvent en une seule image : ce qu’il avait pris pour Dieu se révéla être un voile, et Shams vint déchirer le voile. La déchirure fut le don. La poésie fut la blessure qui chante.
Sources
- Shams-i Tabrizi, Maqalat-i Shams-i Tabrizi, éd. Muhammad ‘Ali Muwahhid, Téhéran, Kharazmi, 1990 (2 vol.).
- Aflaki, Shams al-Din Ahmad, Manaqib al-‘Arifin, éd. Tahsin Yazici, Ankara, Türk Tarih Kurumu, 1959-1961.
- Sultan Walad, Ibtida-nama (Walad-nama), éd. Jalal al-Din Huma’i, Téhéran, 1316/1937.
- Lewis, Franklin D., Rumi: Past and Present, East and West, Oxford, Oneworld, 2000.
- Chittick, William C., Me and Rumi: The Autobiography of Shams-i Tabrizi, Louisville, Fons Vitae, 2004.
- Schimmel, Annemarie, The Triumphal Sun, Albany, SUNY Press, 1993.
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Raşit Akgül. “Shams-i Tabrizi : le soleil derrière les poèmes.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026 (13 juillet 2026dernière modification) . https://sufiphilosophy.org/fr/maitres/shams-tabrizi