Le Tawakkul : la confiance sans passivité
Mis à jour le: 13 juillet 2026
Sommaire
Un bédouin vint un jour trouver le Prophète Muhammad, que la paix soit sur lui, et lui posa une question qui allait résonner à travers quatorze siècles de pensée islamique : « Dois-je attacher mon chameau et me confier à Dieu, ou le laisser sans entrave et me confier à Dieu ? » La réponse fut immédiate, précise et lourde de sens : « Attache ton chameau, puis place ta confiance en Dieu » (Tirmidhi). Dans ce seul échange tient tout l’enseignement soufi sur le tawakkul, et surtout la correction de son malentendu le plus tenace.
Ce hadith est remarquable par ce qu’il refuse de faire. Il refuse de choisir entre l’effort et la confiance. Il refuse de traiter l’action et la remise à Dieu comme des contraires. Le bédouin posait une question en « ou bien, ou bien » ; le Prophète répondit par un « et l’un, et l’autre ». Tu agis. Et ensuite tu te confies. Non pas l’un ou l’autre, mais les deux, dans cet ordre.
C’est ce principe que la tradition soufie allait passer des siècles à développer, à approfondir et à appliquer à chaque dimension de la vie humaine, du marché au tapis de prière. Et c’est aussi le principe qui, plus qu’aucun autre peut-être dans le vocabulaire soufi, a été aplati par l’usage courant jusqu’à devenir ce qu’il n’a jamais voulu dire.
Ce que le tawakkul n’est pas
Il existe en arabe un mot presque identique à tawakkul et pourtant de sens tout autre : tawakul. Le premier vient de la racine w-k-l, qui signifie désigner un mandataire, confier une affaire à qui en est capable. Le second désigne la dépendance, la paresse, l’abandon de l’effort sous couvert de piété. Les savants classiques veillaient à cette distinction avec soin, car ils voyaient l’une glisser dans l’autre sous leurs yeux.
Al-Ghazali, au XIe siècle, observait que certains refusaient de se soigner en prétextant que leur maladie était la volonté de Dieu et qu’il ne fallait donc pas y résister. Il rappelait que le Prophète lui-même se soignait quand il était malade, que le Coran parle de guérison, et qu’abandonner les moyens tout en se réclamant de la confiance en Celui qui a créé ces moyens revient à se contredire. Le médecin fait partie de la providence divine, et le remède de son agencement. Les refuser, c’est jeter les instruments mêmes que Dieu a déposés dans le monde, et appeler ce refus confiance.
Cette confusion fait un tort réel. C’est le raisonnement de l’étudiant qui n’étudie pas parce que « le résultat est entre les mains de Dieu », du malade qui refuse le traitement parce que « mon heure est écrite », de la communauté qui ne prévoit rien parce que « Dieu pourvoira ». La logique se donne des airs pieux, et dans chaque cas elle contredit la tradition même dont elle se réclame.
Le Prophète plantait des arbres et creusait des tranchées. Il consultait ses compagnons avant la bataille, envoyait des éclaireurs en avant et revêtait sa cuirasse. Rien de tout cela ne diminuait sa confiance en Dieu : c’était la forme que prenait cette confiance. Le tawakkul garde la main à l’ouvrage et ne relâche que la prise du coeur sur le résultat.
La confiance du coeur
Si le tawakkul n’est donc pas la passivité, qu’est-il ? Ghazali en donne le traitement le plus systématique dans son grand oeuvre, l’Ihya Ulum al-Din (la Revivification des sciences de la religion), où il lui consacre un livre entier. Sa définition est précise : le tawakkul est la remise entière du coeur au wakil (le mandataire, celui à qui l’on confie ses affaires) tandis que les membres poursuivent leur travail.
Voyez l’architecture de cette définition. Le coeur se repose pendant que les membres oeuvrent, et les deux sont des associés qui travaillent dans des domaines distincts. Les mains sèment la graine et le coeur se fie à Celui qui envoie la pluie. La langue dit la vérité et le coeur se fie à Celui qui dispose de ce qui s’ensuit. Le travail appartient au serviteur ; le résultat appartient au Seigneur.
Ghazali propose une image qui éclaire ce rapport : un enfant qui marche avec sa mère à travers un marché bondé. L’enfant marche sur ses propres jambes. Il regarde autour de lui. Il se fraie un chemin. Mais il le fait dans une sécurité de fond qui lui vient de la présence de sa mère. S’il trébuche, elle le rattrape. S’il a peur, elle est là. L’effort de l’enfant est réel. Sa confiance l’est aussi. Et la confiance n’annule pas l’effort : elle en transforme la qualité, faisant passer d’une course anxieuse à une marche assurée.
L’image dit quelque chose du fonctionnement réel du tawakkul. Il est le sol sur lequel repose l’édifice, le fondement sur lequel s’appuie le travail, et il change toute la qualité de l’ouvrage bâti au-dessus de lui. Deux personnes peuvent accomplir une besogne identique, l’une reposant dans la confiance et l’autre non, et pour un observateur l’activité paraîtra la même. Au-dedans, elles sont à des mondes de distance. L’une travaille dans l’aise, l’autre dans la crainte.
Les trois degrés
Ghazali distingue trois degrés du tawakkul, et cette classification révèle la profondeur de ce que les soufis enseignaient réellement.
Le premier degré ressemble à la confiance faite à un avocat compétent. Vous avez une affaire en justice et vous la confiez à quelqu’un que vous croyez habile et digne de foi. Vous avez remis le dossier, mais vous vous inquiétez encore. Vous prenez des nouvelles. Vous restez éveillé la nuit à vous demander s’il n’a rien oublié. C’est le tawakkul dans sa forme la plus élémentaire : l’esprit consent que Dieu gouverne toute chose, mais le coeur ne s’y est pas encore reposé. Ce que vous savez n’est pas encore devenu ce que vous ressentez.
Le deuxième degré ressemble à l’enfant avec sa mère. Ici, la confiance est passée de l’intelligence au coeur. Vous ne vous inquiétez pas, parce que l’idée même de vous inquiéter ne vous vient pas. L’enfant ne veille pas la nuit à se demander si sa mère pensera à lui préparer le déjeuner. La question ne se pose tout simplement pas. À ce niveau, le tawakkul n’est plus une idée que l’on tient. C’est une condition que l’on habite. La douleur peut encore venir, et alors on peut crier, comme l’enfant crie quand il se blesse jusque dans les bras de sa mère. Mais sous le cri, la confiance demeure intacte.
Le troisième degré ressemble au mort entre les mains de celui qui le lave pour l’ensevelir. Aucune résistance. Aucune préférence. Aucun mouvement vers rien ni contre rien. Tout ce qui vient est reçu dans une parfaite égalité d’âme. La personne n’est pas devenue froide ni indifférente. Elle a saisi, au plus profond de l’expérience, que Celui qui dispose de ses affaires est plus sage, plus miséricordieux et plus savant qu’elle ne pourrait jamais l’être.
La plupart des hommes vivent au premier degré. Les savants et les croyants sincères peuvent atteindre le deuxième. Le troisième est la station des grands saints, et Ghazali reconnaît que le décrire avec justesse est déjà difficile, car le langage a été fait pour dire l’expérience de sujets séparés, avec leurs préférences et leurs peurs. Au troisième degré, le moi séparé est devenu si transparent que l’ancien vocabulaire ne s’applique presque plus.
Le tawakkul et le nafs
Pourquoi le détachement du résultat est-il si extraordinairement difficile ? La réponse soufie désigne le nafs, l’âme charnelle, qui tire son identité même des résultats.
Observez son fonctionnement dans la vie ordinaire. Vous préparez un examen, et le monologue intérieur commence : « Si je réussis, je suis intelligent. Si j’échoue, je ne vaux rien. » Vous postulez à un emploi, et le même mécanisme s’enclenche : « Si l’on m’embauche, je suis validé. Si l’on me refuse, je suis diminué. » Vous entrez dans une relation, et le schéma se poursuit : « S’il m’aime, je suis aimable. S’il part, je n’ai jamais suffi. »
Dans chaque cas, le nafs a discrètement soudé l’identité au résultat, si discrètement que la plupart ne le surprennent jamais à l’oeuvre. Le « je suis » devient inséparable de « ce qui m’arrive ». Un coeur dans cet état est livré en otage à des circonstances qu’il n’a jamais reçu le pouvoir de commander.
Le tawakkul tranche cette fusion avec précision. Il dit : tu n’es pas tes résultats. Ta valeur ne fluctue pas au gré de ta situation. Tu es un serviteur de Dieu, et cette relation demeure stable, que l’examen soit une réussite, que l’emploi soit offert ou que la relation dure. Agis pleinement. Prépare-toi à fond. Donne tout ce que tu as. Puis lâche le résultat, car le résultat n’a jamais été le tien à gouverner, et ta valeur n’en a jamais dépendu.
Le vocabulaire soufi classique nomme cela l’abdiyya : la condition d’être un ʿabd, un serviteur. L’abdiyya désigne le sol véritable du croyant. Le serviteur travaille, mais il ne possède pas le travail ; il se prépare, mais il ne maîtrise pas le résultat. Le résultat est donné par le Maître. Se reposer dans l’abdiyya, c’est être délivré de cette évaluation de soi incessante qui soude l’identité au résultat. Ghazali appelle cette liberté al-ghina bi-llah, « la richesse par Dieu » : le repos d’un coeur riche de son Seigneur, qui n’a plus besoin que le monde le valide.
Khidr et la barque endommagée : le récit coranique du tawakkul
Le fondement coranique le plus profond du tawakkul est le récit de Moïse et de Khidr dans la sourate al-Kahf, versets 60 à 82. Le récit est bref, dépouillé et déconcertant. Dieu parle à Moïse d’un serviteur à qui Il a donné une science venue de Sa propre présence. Moïse le cherche, demande à le suivre. Khidr accepte à une condition : « Ne m’interroge sur rien avant que je ne t’en parle moi-même » (18:70).
Trois épisodes suivent.
Le premier. Ils montent sur une barque. Khidr y perce délibérément un trou. Moïse ne peut se contenir : « L’as-tu percée pour noyer ceux qui s’y trouvent ? Tu as commis une chose grave » (18:71).
Le deuxième. Khidr tue un jeune homme. Moïse proteste plus vivement : « As-tu tué un être innocent sans qu’il ait tué personne ? Tu as commis une chose blâmable » (18:74).
Le troisième. Affamés et las, ils arrivent dans un village qui refuse de les nourrir. Khidr voit un mur sur le point de s’écrouler et le redresse. Moïse objecte une dernière fois : « Si tu l’avais voulu, tu aurais pu réclamer un salaire pour cela » (18:77).
Khidr prend alors congé de Moïse, mais non sans soulever la surface de chaque événement pour montrer ce qu’elle recouvrait.
La barque appartenait à des pauvres qui travaillaient en mer, elle nourrissait leur famille. En aval régnait un roi tyrannique qui s’emparait injustement de toute embarcation en bon état. Il fallait que la barque parût défectueuse pour que le pillard passât son chemin et que la famille conservât son gagne-pain. La coque percée était le voile jeté sur un vol qui n’a pas eu lieu.
Le jeune homme tué portait en lui les signes marqués qu’il entraînerait, dans l’avenir, ses parents croyants dans la rébellion et la mécréance. Khidr, avec la permission de son Seigneur, le reprit afin que ces parents reçoivent à sa place un enfant meilleur et plus miséricordieux. Ce qui semblait une perte était le mur qui préservait la foi des parents.
Le mur de ce village inhospitalier se dressait sur un trésor qui appartenait à deux orphelins dont le père avait été un homme juste. Khidr redressa le mur pour que les enfants grandissent, prennent leur trésor de leurs propres mains et gardent leur héritage. Ce qui semblait un labeur sans salaire était un don invisible de justice fait à l’avenir de deux orphelins.
Trois événements. Trois apparences de surface. Trois sens cachés dessous.
L’enseignement de Rumi se tient dans le prolongement direct de ce récit coranique. Les événements que nous lisons comme des catastrophes peuvent être la conduite de Khidr sous un déguisement. La maladie, la perte, l’échec, le coeur brisé : ils peuvent être la barque endommagée qui recouvre ce que nous ne pouvons pas encore voir. Voilà le tawakkul en acte : garder foi dans la sagesse de Dieu même lorsque les circonstances paraissent sombres.
La tradition dit cela aussi directement que le langage le permet. Dans l’esprit de l’enseignement de Rumi sur Khidr, on peut le formuler ainsi :
« Ce qui ne t’apparaît que comme un mal peut être la miséricorde du coeur véritable, la hache de Khidr abattant le bois pour un salut que tu ne vois pas encore. »
Le point délicat du récit de Khidr est que le tawakkul laisse toute sa place à l’action. Khidr agit. Il perce un trou. Il redresse le mur. Il y a de l’action, et une action dense, immédiate. Mais Khidr comprend le résultat visible de son geste comme un voile jeté sur la sagesse de Dieu. Il sait qu’il n’est pas le propriétaire du résultat. De la barque qu’il a percée, il ne dit pas : « je suis un vandale. » Du mur qu’il a redressé, il ne dit pas : « je suis un habile ingénieur. » Il agit en mandataire qui exécute la commission d’un Maître, et laisse le résultat au Maître. Wa mâ fa’altuhu ʿan amrî : « je ne l’ai pas fait de ma propre autorité » (18:82).
Reconnaître le moment de Khidr dans sa propre vie est difficile, car par définition sa surface a l’air abîmée. La candidature refusée, la relation qui a pris fin, l’argent qui n’est pas venu, la porte qui s’est fermée : sur le moment, vous ne pouvez pas dire lesquels étaient la barque, lesquels le mur, et lesquels seulement l’usure ordinaire du monde. Le tawakkul est la discipline de vivre à l’intérieur de cette ignorance. Il déplace le jugement, l’ôtant à votre courte comptabilité de la valeur pour le remettre à une source plus digne de foi.
Ainsi le tawakkul devient une formation quotidienne, quelque chose que le croyant vit dans les heures ordinaires. À l’esprit anxieux, à la voix qui dit « et si j’échouais ? », la voix d’al-Kahf répond : « et si c’était la barque que tu n’as pas vue ? » L’inquiétude vit de cette supposition que la surface visible est tout ce qu’il y a. Le tawakkul défait cette supposition. Il accepte la surface comme surface, et se refuse à exclure que, sous elle, une main de Khidr soit à l’oeuvre.
L’anatomie de l’inquiétude
L’inquiétude a une forme, et c’est justement à cette forme que le tawakkul répond. Presque toujours elle court en avant du présent vers un avenir non encore né : et si j’échoue, et si l’on me quitte, et si tout se perd. Le coeur répète les désastres de demain et les subit aujourd’hui, alors qu’aucun d’eux n’est encore arrivé. C’est la ghafla, l’oubli distrait de Celui qui tient le lendemain dans Sa main.
Le tawakkul n’interdit pas de prévoir : prévoir relève du travail honnête des membres. Ce qu’il dissout, c’est l’angoisse qui s’amasse autour du projet une fois l’ouvrage fait, le « et si » sans fin qui change la préparation en paralysie. Quand le coeur a vraiment remis l’affaire, cette question perd sa charge, car votre paix ne dépend plus du résultat. Elle repose désormais en Celui qui gouverne tout résultat. Vous donnez votre plein effort, et l’effort est vôtre à donner. Ce qui advient est à Dieu, et l’a toujours été. Le tawakkul est le lieu tranquille où l’on se tient entre les deux.
Le tawakkul en acte
La tradition abonde en figures qui ont vécu le tawakkul comme un engagement actif et courageux dans la vie.
Lors de la Hijra, l’émigration de La Mecque à Médine, le Prophète et Abou Bakr se cachèrent dans une grotte pendant que leurs poursuivants les cherchaient. Les pisteurs des Quraysh s’approchèrent au point qu’Abou Bakr pouvait voir leurs pieds. Il murmura : « Si l’un d’eux baisse les yeux, il nous verra. » Le Prophète répondit : « Que penses-tu de deux dont Dieu est le troisième ? » (Coran 9:40). C’était un homme qui avait tout préparé avec un grand soin. L’émigration avait été minutieusement organisée : l’itinéraire reconnu, les provisions réunies, un guide engagé, des leurres mis en place. Toute précaution humaine avait été prise. Et puis, à l’instant où la précaution humaine avait atteint sa limite, le tawakkul remplit l’espace restant.
Ibrahim ibn Adham, le prince du VIIIe siècle qui renonça à son trône pour suivre la voie spirituelle, est parfois présenté comme une figure de détachement hors du monde. Mais son renoncement fut lui-même un acte décisif, une réorientation radicale des priorités de la vie. Il ne se retira pas de la vie. Après avoir quitté son royaume, il travailla comme ouvrier, comme gardien de nuit, comme paysan. Il n’était pas oisif. Il avait seulement cessé de tirer son identité de ce qu’il possédait.
Rabia al-Adawiyya, la grande sainte de Bassora, vivait dans une pauvreté si dénuée que les visiteurs en étaient parfois émus aux larmes. Pourtant sa pauvreté n’était pas l’essentiel. L’essentiel était ce qu’elle révélait : un être dont l’état intérieur ne fluctuait pas avec les conditions extérieures. Lorsqu’on lui offrait de la richesse, elle déclinait. Elle n’avait rien contre la richesse elle-même ; elle avait simplement découvert que son contentement n’en dépendait pas. Sa célèbre prière en dit toute l’âme : « Ô Dieu, si je T’adore par crainte de l’Enfer, brûle-moi dans l’Enfer. Si je T’adore par espoir du Paradis, exclus-m’en. Mais si je T’adore pour Toi-même, ne me prive pas de Ta beauté éternelle. »
La rida : la station au-delà
Au-delà du tawakkul se tient une station que les soufis nomment rida, que l’on traduit souvent par contentement ou agrément. La différence est subtile mais importante. Dans le tawakkul, on accepte ce qui vient. Dans la rida, on est véritablement content de ce qui vient, y compris l’épreuve, la perte et la souffrance.
La rida n’a rien à voir avec un goût pour la souffrance. La sagesse divine opère à une échelle si vaste que nos goûts et nos dégoûts sont une pauvre mesure de ce qui est réellement bon. Le Coran le dit sans détour : « Il se peut que vous détestiez une chose qui est un bien pour vous, et que vous aimiez une chose qui est un mal pour vous. Dieu sait, et vous ne savez pas » (2:216).
La rida est l’intériorisation de ce verset au niveau de l’expérience vécue. Celui qui a atteint la rida ne se borne pas à croire que l’agencement de Dieu est sage. Il en fait l’épreuve comme d’une sagesse. Il considère le paysage de sa vie, ses vallées comprises, et y perçoit une cohérence invisible depuis le fond de la vallée. Il n’a pas cherché l’épreuve ; l’ayant traversée, il en est venu à voir sa place dans un dessin plus vaste que le sien.
Le rapport entre le tawakkul et la rida est un rapport de croissance. Le tawakkul est la pratique. La rida est le fruit. On ne fabrique pas la rida à force de volonté. Mais on peut cultiver le tawakkul par la pratique quotidienne, et avec le temps, par cette alchimie que les soufis comprennent comme grâce divine, le tawakkul mûrit en rida.
Cultiver le tawakkul
Si le tawakkul est si central et si transformateur, la question pratique devient : comment le cultive-t-on ?
La tradition propose plusieurs voies. La première est le dhikr, le rappel de Dieu, et en particulier la formule Hasbunâ Llâhu wa niʿma l-wakîl (« Dieu nous suffit, et quel excellent Garant »). Cette formule n’est pas une incantation magique. Sa force tient à ce que la répétition opère dans le coeur. Là où l’inquiétude entraînerait le coeur dans la spirale du souci, le dhikr rompt la spirale et retourne le coeur vers sa véritable source de sécurité. Avec le temps, ce retournement devient une seconde nature, et le coeur apprend à chercher Dieu avant de chercher la peur.
La deuxième voie est la réflexion sur les subsistances passées. Combien de vos anciens soucis se sont-ils jamais réalisés ? Combien de nuits avez-vous veillé à redouter ce qui n’est jamais venu ? Et parmi les épreuves qui, elles, sont venues, combien portaient, repliée en elles, une croissance ou une miséricorde que vous n’auriez pu ménager ? Ce n’est nullement un exercice de déni. Certaines craintes se réalisent et certaines pertes sont réelles. Mais un compte honnête montre d’ordinaire que la proportion entre l’inquiétude et la catastrophe réelle est démesurée, et que même l’épreuve réelle portait souvent une sagesse restée cachée tant qu’elle durait. Ce regard en arrière est la muhasaba du serviteur, la reddition des comptes, et il apprend au coeur à se fier au Pourvoyeur qui l’a déjà pourvu.
La troisième voie est la pratique de petits actes de confiance. Donnez quelque chose alors que vous n’êtes pas sûr de pouvoir vous le permettre. Dites une vérité quand vous n’êtes pas sûr qu’elle soit bien reçue. Faites un pas là où vous ne voyez pas encore tout le chemin. La confiance croît comme croît la force, par l’usage. Ces petites expériences donnent au coeur le vécu dont il a besoin, car la confiance seulement pensée ne devient jamais la confiance qui se vit.
La révolution intérieure
Ce que les soufis ont compris, et ce que vit le serviteur qui se repose dans l’abdiyya, c’est que le lien entre l’effort et l’inquiétude n’est pas fixe. On peut travailler dur sans être dévoré par le souci. On peut aimer profondément sans être détruit par le résultat. On peut prévoir à fond, puis se tenir en paix. Cette paix ne vient pas de l’indifférence. Elle vient d’avoir appris où réside vraiment sa sécurité : en Celui que l’on sert, et jamais dans le résultat que l’on ne peut posséder.
Le tawakkul est la réponse soufie à l’une des plus vieilles questions que le coeur humain puisse poser : comment agir pleinement dans un monde que l’on ne gouverne pas ? Ni la passivité ni l’inquiétude, mais cette troisième voie que le Prophète donna à un bédouin en une seule phrase dans le désert : fais ton travail, puis confie-toi.
Attache ton chameau. Et puis lâche prise.
Sources
- Ghazali, Ihya Ulum al-Din, Livre 35 : Kitab al-Tawakkul (v. 1097)
- Qushayri, al-Risala al-Qushayriyya (v. 1046)
- Coran 2:216, 3:173, 9:40, 65:3
- Hadith : Tirmidhi (attache ton chameau)
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Raşit Akgül. “Le Tawakkul : la confiance sans passivité.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026 (13 juillet 2026dernière modification) . https://sufiphilosophy.org/fr/sagesse-quotidienne/tawakkul