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Récits

Le perroquet et le marchand

Par Raşit Akgül 1 avril 2026 15 min de lecture

Mis à jour le: 17 juillet 2026

Le perroquet et le marchand

Certaines histoires éclairent un seul point. Quelques-unes portent en elles un enseignement tout entier, replié dans leur simplicité. Le récit du perroquet et du marchand, raconté par Rumi dans le premier livre du Masnavi, appartient à cette seconde famille. En moins de cent distiques, il met à nu le fonctionnement de l’emprisonnement spirituel et le prix réel de la délivrance. C’est l’histoire d’une cage, d’une mort et d’un envol. Comme toutes les grandes paraboles de Rumi, elle paraît simple en surface et n’a pas de fond.

Le récit

Un marchand gardait un beau perroquet dans une cage. L’oiseau avait une voix ravissante, et le marchand se réjouissait de sa compagnie. Un jour, il se prépara à partir pour un voyage de commerce vers l’Inde, la terre même dont le perroquet était originaire. Il alla trouver chacun de sa maisonnée pour lui demander quel présent il souhaitait recevoir. Lorsqu’il arriva devant le perroquet, il lui posa la même question.

Le perroquet ne demanda ni épices, ni soieries, ni joyaux. Il fit une seule requête :

« Quand tu atteindras l’Inde et que tu verras là-bas les perroquets, parle-leur de ma condition. Dis-leur qu’un perroquet qui languit après eux est retenu captif dans une cage, et demande-leur si cela est juste : qu’ils volent librement parmi les roseraies tandis que leur compagnon reste emprisonné, à se souvenir d’eux. Demande-leur s’il est équitable qu’ils goûtent la brise du matin pendant que j’arpente le sol d’une cage. Et demande-leur s’ils se souviennent seulement de moi. »

Le marchand accepta et se mit en route. Arrivé en Inde, se trouvant près d’une forêt, il aperçut une volée de perroquets perchés dans les arbres. Se rappelant sa promesse, il s’approcha et transmit le message du perroquet captif, mot pour mot.

À l’instant même où il eut fini de parler, l’un des perroquets de l’Inde se mit à trembler. Il fut agité de frissons violents, tomba de sa branche et resta immobile sur le sol. Il paraissait mort.

Le marchand fut saisi de remords. Il s’écria dans l’angoisse : « Qu’ai-je fait ? J’ai tué l’un des semblables de cette pauvre créature par mes paroles imprudentes ! Jamais je n’aurais dû transmettre un tel message ! » Il se maudit pour son étourderie et porta le poids de cette faute jusqu’au bout de son voyage.

De retour chez lui, le perroquet en cage lui demanda avec empressement ce qui s’était passé. « As-tu trouvé les perroquets de l’Inde ? As-tu transmis mon message ? Qu’ont-ils dit ? »

Le marchand répondit à contrecoeur et avec chagrin : « Je regrette d’avoir jamais prononcé tes paroles. Quand j’ai rapporté ton message aux perroquets de l’Inde, l’un d’eux a frissonné, est tombé de sa branche et est mort. Je suis désolé. Jamais je n’aurais dû porter un tel message. »

À ces mots, le perroquet en cage se mit à trembler. Il frissonna, tomba de son perchoir au fond de la cage et resta parfaitement immobile. Il ne donnait aucun signe de vie.

Le marchand fut accablé de douleur. Il pleura et déchira ses vêtements. « Mon bel oiseau ! Mon compagnon ! Que s’est-il passé ? D’abord un perroquet meurt de mes paroles, et voilà maintenant que mon propre oiseau bien-aimé est mort ! » Il ouvrit la porte de la cage pour en retirer le corps de son perroquet chéri.

À l’instant où la porte s’ouvrit, le perroquet reprit vie, jaillit hors de la cage et s’envola vers une haute branche, vivant et libre.

Le marchand, stupéfait, appela l’oiseau : « Qu’est-ce que cela ? Quel tour m’as-tu joué ? »

Le perroquet répondit depuis sa branche :

« Ce perroquet de l’Inde m’a envoyé un message par son geste. Voici ce qu’il voulait dire : “Tu es prisonnier à cause de ta voix. On te garde pour ton beau chant. Meurs à ce qui t’emprisonne, et tu seras libre.” Le perroquet de l’Inde m’a enseigné ce qu’il fallait faire. Il m’a montré que la sortie de la cage passe par la mort, non par les arguments. »

Sur ces mots, le perroquet fit ses adieux au marchand et s’envola vers l’horizon.

Rumi et le Masnavi

Rumi, connu dans le monde islamique sous le nom de Mawlana Jalal al-Din al-Rumi, composa le Masnavi durant les dernières années de sa vie, dans la Konya du treizième siècle. L’oeuvre s’étend sur six livres et près de vingt-cinq mille distiques. La tradition littéraire persane l’a nommée « le Coran en langue persane », non pour l’égaler à l’Écriture, mais pour reconnaître la profondeur de son enseignement spirituel.

Le récit du perroquet figure dans le Livre premier, celui-là même qui s’ouvre sur la célèbre plainte du roseau, coupé de la roselière et languissant après son origine. Ce placement n’est pas fortuit. Le cri du roseau et la captivité du perroquet se répondent. Ce sont deux histoires de séparation d’avec une patrie, et toutes deux pointent vers la même issue. Le roseau pleure parce qu’il a été arraché à ce qui le porte. Le perroquet est en cage, loin de la terre qui l’a vu naître. Dans l’architecture symbolique de Rumi, ces deux images décrivent une même condition : l’exil de l’âme loin de sa source divine.

Rumi ne composa pas le Masnavi comme une philosophie abstraite. Il en fit un instrument d’enseignement. Avant d’être le poète que nous connaissons, il fut le fondateur de l’ordre mevlevi et un savant de la jurisprudence et de la théologie islamiques. Les récits du Masnavi étaient dits dans le cadre du sohbet, cette transmission vivante entre le maître et le disciple, et ils étaient faits pour accomplir ce que fait le perroquet de l’Inde dans ce conte : agir plutôt qu’expliquer.

La cage, ou l’ego

Commençons par la cage, et regardons-la de près. La cage n’est pas laide. Le marchand n’est pas cruel. Le perroquet est bien nourri, abrité, aimé même. Selon les mesures du monde, la cage est un lieu confortable.

C’est là que l’enseignement bascule. L’ego nous emprisonne rarement dans le malheur. Il nous emprisonne dans le confort. La cage que bâtit le nafs (l’âme inférieure) est tapissée de plaisirs familiers, d’identités connues et de l’assurance que nous valons quelque chose. Le perroquet est prisé pour sa voix. Un homme peut l’être pour son intelligence, sa beauté, sa piété, ses dons spirituels. Ce sont des qualités réelles, non des illusions. Pourtant, lorsqu’elles deviennent la raison pour laquelle on nous garde, lorsque notre identité s’appuie sur elles et que l’amour des autres s’y appuie aussi, elles durcissent en barreaux.

Les étapes de l’âme, dans la manière soufie de comprendre la personne humaine, décrivent cela avec précision. Le nafs al-ammara, l’âme qui commande, est plus que la part de nous qui désire les choses interdites. C’est la part qui se construit une identité, puis la défend. La cage est cette identité. Les barreaux sont les qualités auxquelles nous nous accrochons.

Le message qui tue

Le marchand transmet le message du perroquet par des mots. Il parle avec éloquence et fidélité. Et que se passe-t-il ensuite ? L’un des perroquets de l’Inde semble mourir, et le marchand croit avoir causé du mal. Il lit l’événement comme une tragédie, un échec de la parole. Il ne pouvait le lire plus faussement.

Ici, Rumi fait l’une de ses observations les plus aiguës sur l’enseignement spirituel. Le marchand représente l’intellect bien intentionné qui porte des messages entre le monde de l’expérience ordinaire et le monde de la réalité spirituelle. L’intellect peut porter les mots, mais il ne peut comprendre la réponse. Quand le perroquet de l’Inde s’effondre, le marchand voit une mort. Ce qui a eu lieu est une transmission du plus haut ordre.

Voyez ce à quoi le perroquet de l’Inde était confronté. Il ne pouvait envoyer aucune réponse en paroles. Que dirait-il, d’ailleurs ? « Fais le mort, et le marchand ouvrira la cage » ? Dit à voix haute, un tel message parviendrait aux oreilles du marchand, et le stratagème s’effondrerait. Le seul message qui pouvait agir était un message que le marchand ne pourrait jamais déchiffrer : une démonstration. Le perroquet de l’Inde mourut pour montrer au perroquet captif comment mourir. C’est le sohbet dans ce qu’il a de plus profond. Le maître transmet un état. Il ne remet pas un lot de notions. Le disciple ne mémorise pas un concept. Le disciple reçoit un état, comme on prend une lumière d’une flamme.

Le fana, clé de la liberté

La « mort » du perroquet captif est le coeur du récit. Dans le vocabulaire de la tradition soufie, le perroquet accomplit le fana, l’anéantissement de la prétention du nafs à un être indépendant. Ce n’est pas une mort physique, et ce n’est pas non plus une mort en un sens vaguement poétique. C’est la dissolution délibérée et volontaire de l’identité que l’ego s’est construite. Le serviteur demeure un serviteur créé d’un bout à l’autre ; ce qui se dissout, c’est la prétention de l’ego, non la réalité créée de l’âme.

Suivons la logique lentement. La cage existe parce que le perroquet a de la valeur. Le perroquet a de la valeur à cause de sa voix. La voix est son don, sa qualité distinctive, la chose même qui le rend précieux. Quand le perroquet « meurt », il meurt à cette qualité. Un instant, il n’est plus rien : ni beau, ni doué, ni précieux, seulement un petit corps immobile au fond d’une cage.

Et la porte ? Le marchand l’ouvre. Il l’ouvre lui-même, de son plein gré, parce qu’il n’y a plus aucune raison de garder la cage close. La cage reposait sur la valeur du perroquet. Cette valeur ayant disparu, la cage a perdu sa raison d’être.

Voilà le fana dans sa forme la plus exacte. Le soufi ne se bat pas avec l’ego, ne raisonne pas avec lui et ne tente pas de le vaincre par la force. Le soufi meurt à la qualité même dont l’ego se nourrit. Dès que la prétention de l’ego n’a plus rien pour se soutenir, elle se dissout. La porte s’ouvre de l’extérieur, sans force et sans violence, parce que toute la structure de l’emprisonnement a perdu son fondement.

Imiter ou réaliser

Le perroquet aurait pu essayer d’autres stratégies. Il aurait pu supplier le marchand, discuter avec lui, ou composer de beaux discours sur l’injustice de la captivité. Son premier message aux perroquets de l’Inde était précisément un tel discours : éloquent, émouvant et inutile comme moyen d’évasion.

Ce qui a libéré le perroquet, c’est un acte. Il a accompli la mort que la liberté exige, au lieu de la décrire. Cette distinction traverse toute la tradition soufie, et elle sépare le savant qui connaît des choses sur Dieu de l’ami de Dieu qui Le connaît. C’est la différence entre lire au sujet de l’eau et la boire, entre étudier les cartes et marcher sur la route.

Rumi revient à ce thème sans cesse dans le Masnavi. La compréhension intellectuelle, insiste-t-il, est nécessaire et pourtant insuffisante. Le message initial du perroquet était intellectuellement irréprochable. Il décrivait l’injustice de sa captivité avec précision et sentiment. Mais comprendre son emprisonnement est loin d’en sortir. Seul l’acte de mourir, de lâcher l’identité dont dépend la cage, fait s’ouvrir la porte.

C’est pourquoi la tradition soufie a toujours tenu au lien vivant entre le maître et le disciple, entre le murshid et le murid. Les livres peuvent porter des messages, exactement comme le marchand a porté les paroles du perroquet. La transformation elle-même se laisse mal coucher sur le papier. Elle doit être accomplie, reçue, transmise par la compagnie vivante. La grande allégorie d’Attar, la Conférence des oiseaux, dit la même chose : les oiseaux doivent entreprendre le voyage en fait, et aucune discussion, si longue soit-elle, ne saurait en tenir lieu.

L’Inde, ou l’origine

L’Inde, dans ce récit, est plus qu’un point sur une carte. Elle est la patrie du perroquet, le pays dont il a été enlevé, où ses semblables volent encore parmi les roseraies. Dans la géographie symbolique de Rumi, l’Inde figure le lieu d’origine de l’âme : la présence divine dont toute âme est venue et vers laquelle toute âme aspire à revenir.

Cette nostalgie est le cri même que pousse le roseau dans les premiers vers du Masnavi :

« Écoute le roseau, comme il conte une histoire et se plaint des séparations. »

Le roseau a été coupé de la roselière. Le perroquet a été enlevé à l’Inde. L’âme a été séparée de son Seigneur. Le désir qui anime le récit est plus profond qu’un simple mal du pays. C’est la reconnaissance, par l’âme, qu’elle n’appartient pas à la cage, si belle que soit la cage. C’est ce qu’exprime le verset coranique « Inna lillahi wa inna ilayhi raji’un » (En vérité, nous appartenons à Dieu, et c’est à Lui que nous retournons) : le retournement fondamental de tout être créé vers sa source.

Le rôle du marchand

Le marchand n’est pas un scélérat, et cela mérite d’être dit clairement, car il est facile de lire le conte comme une simple histoire d’oppression et de sauvetage. Le marchand aime le perroquet. Il lui apporte des présents. Il lui demande ce qu’il désire. Quand l’oiseau semble mourir, il pleure pour de vrai. Sa peine est sincère.

Son amour, pourtant, est possessif. Il aime le perroquet pour ce que celui-ci lui donne : sa voix, sa beauté, sa compagnie. C’est l’amour que l’ego porte à ses propres qualités. L’ego ne méprise pas ses dons. Il les chérit. Il bâtit autour d’eux une cage dorée et appelle cette cage de l’amour. Le véritable amour, tel que le comprennent les soufis, ne serre pas dans son poing. Il libère. L’amour du marchand doit être dépassé. Il n’est pas mauvais. Il s’arrête simplement en chemin.

Regardez ce qui se produit quand le perroquet « meurt » et que le marchand, dans son chagrin, ouvre la cage. Son amour possessif se change, l’espace d’un instant, en douleur désintéressée. Il ouvre la porte pour pleurer, non plus pour posséder. Dans cet instant d’oubli de soi, la porte s’ouvre en grand et la liberté devient possible. Même le marchand, l’ego lui-même, prend part à la délivrance dès que sa prise se desserre.

Lire Rumi aujourd’hui

Ce récit contient en miniature toute la philosophie de Rumi. La cage est belle, et elle reste une cage. Le message qui sauve ne peut être dit, seulement accompli. La liberté exige une mort. Et cette mort s’ouvre sur un commencement.

À une époque qui prise l’expression de soi, le perfectionnement de soi et la culture des dons personnels, l’enseignement du perroquet va à contre-courant. On nous invite à développer notre voix, à bâtir notre tribune, à nous rendre précieux. Le perroquet suggère que les choses mêmes qui nous rendent précieux peuvent être celles qui nous tiennent en cage. Ce n’est pas un rejet des dons ou des talents. C’est la reconnaissance qu’une fois notre identité suspendue à eux, ils peuvent se muer en instruments de captivité.

Rumi fut un savant, un juriste, un maître et un poète d’une puissance extraordinaire. Il n’a jamais rejeté ces dons. Pourtant, sa vie entière, depuis la rencontre bouleversante avec Shams-i Tabrizi, fut une longue mort à l’identité que ces dons avaient bâtie autour de lui. L’histoire du perroquet est, en un sens, la sienne.

Pour ceux qui suivent la voie soufie aujourd’hui, au sein de l’ordre mevlevi ou d’une autre tradition authentique, ce conte demeure un enseignement vivant. Il pose une question simple et redoutable. Quelle est ta cage ? Quelle qualité, quel don, quelle identité tiens-tu si fort que d’autres te gardent pour cela ? Et es-tu prêt à y mourir, à n’être rien un instant, pour que la porte puisse s’ouvrir ?

Le perroquet de l’Inde a montré la voie. Il ne pouvait pas dire la réponse. Il ne pouvait que mourir. Et en mourant, il rendit la liberté à son compagnon lointain.

Sources

  • Rumi, Jalal al-Din. Masnavi-yi Ma’navi. Édition de Reynold A. Nicholson. Leyde : Brill, 1925-1940. Livre I, vers 1547-1848.
  • Nicholson, Reynold A. The Mathnawi of Jalalu’ddin Rumi : Translation and Commentary. 8 vol. Londres : Luzac, 1925-1940.
  • Chittick, William C. The Sufi Path of Love : The Spiritual Teachings of Rumi. Albany : SUNY Press, 1983.
  • Schimmel, Annemarie. The Triumphal Sun : A Study of the Works of Jalaloddin Rumi. Albany : SUNY Press, 1993.
  • al-Qushayri, Abu’l-Qasim. Al-Risala al-Qushayriyya. Traduction d’Alexander Knysh. Reading : Garnet, 2007.
  • Attar, Farid al-Din. Mantiq al-Tayr (La Conférence des oiseaux). Traduction d’Afkham Darbandi et Dick Davis. Londres : Penguin, 1984.
  • Safavi, Seyed Ghahreman. Rumi’s Spiritual Shi’ism. Londres : London Academy of Iranian Studies, 2008.

Mots-clés

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Raşit Akgül. “Le perroquet et le marchand.” sufiphilosophy.org, 1 avril 2026 (17 juillet 2026dernière modification) . https://sufiphilosophy.org/fr/recits/le-perroquet-et-le-marchand

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